Blessure de l'âme et récits dans Le spectateur français de Marivaux

Résumé : La représentation de la vie psychique ne manque pas dans l'écriture narrative de Marivaux, et spécialement dans ce qu'il est convenu de nommer ses Journaux. Que la vie intérieure y soit omniprésente dans une variété de déclinaisons (dont la relation de rêve) n'étonnera pas puisque le genre qui l'accueille est celui de la fiction à la première personne, fictions épistolaires, fragments de journal (qu'on n'appelle pas encore « intime ») et fictions-mémoires, rapportée au sein d'un cadre communicationnel « journalistique » lui aussi personnel, puisqu'il met en scène une sorte de philosophe spectateur du monde, rendant compte directement au lecteur de son expérience. Par l'entremise de ce personnage médiateur, Marivaux ne vise pas à établir la chronique des faits divers contemporains dans un but d'information (tâche qui relève a priori de la mission du journal) ou à mettre en récit des événements soigneusement sélectionnés dans l'actualité pour leur capacité à divertir, mais bien plutôt à découvrir et expérimenter avec son lecteur, par l'entremise d'un foisonnement de récits de soi, différents états de la conscience, que selon lui, il n'est possible d'approcher qu'à certaines conditions. Marivaux partage avec les Modernes (Fontenelle et l'abbé de Pons notamment, et déjà Perrault) l'idée que la connaissance de l'âme humaine peut s'étendre et être approfondie, qu'elle est susceptible de progrès, qu'il est possible d'y découvrir du neuf sinon du non-formulé, autant que dans d'autres domaines comme les sciences et les techniques. Cette position est fondée sur une anthropologie. Pour l'auteur de La Vie de Marianne en effet, l'être est en partie le résultat d'une formation qui lui est propre et qui détermine sa constitution selon différentes combinaisons et dosages du corps, de l'esprit et de l'âme. Et si la question de la nature de l'âme reste hors de notre portée et de l'ordre de la spéculation inutile, la connaissance de l'âme et de ses « modifications » (le mot est de Malebranche 1 , il sera repris par Rousseau comme projet des Rêveries) est abordable et transmissible, au moins partiellement, pourvu que l'on sache en recueillir et en interpréter les manifestations. On considère d'ordinaire que Marivaux est d'abord un écrivain et que de son écriture de moraliste, il est possible d'extraire les données d'une philosophie morale (ce qu'on nomme au XVIIIe siècle une « métaphysique », terme dont le sens devient, à partir de Locke, l'étude des démarches réelles de l'esprit). Je voudrais inverser cette posture 2 et montrer comment ses essais journalistiques et notamment Le Spectateur français sont la mise en pratique, la mise en exercice d'une pensée sous-tendue par une conception du rôle moral et social du « philosophe » tel qu'il l'entend. Lorsque Marivaux entreprend Le Spectateur Français, c'est avant tout pour remplir un projet philosophique à deux objectifs :-Perfectionner la connaissance de l'âme humaine, notamment en mettant des mots sur les zones inexplorées de la conscience 3 , par une description fine de ses éléments les plus ténus 4. Et cela ne peut se faire que dans l'étude des rapports, des relations à autrui.
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Contributor : Régine Jomand-Baudry <>
Submitted on : Thursday, April 26, 2018 - 3:25:52 PM
Last modification on : Monday, February 25, 2019 - 10:52:15 AM
Long-term archiving on : Tuesday, September 25, 2018 - 8:53:57 PM

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Régine Jomand-Baudry. Blessure de l'âme et récits dans Le spectateur français de Marivaux. Catherine Ramond; Marc Hersant. La représentation de la vie psychique dans les récits fictionnels et historiques des XVIIe et XVIIIe siècles, 2015. ⟨hal-01779367⟩

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