L'écriture du sujet chez Akutagawa Ryūnosuke - entre dissolution et fragmentation

Résumé : La question de la frontière, linguistique, identitaire ou culturelle, est essentielle à la compréhension de la littérature japonaise du début du 20ème siècle, profondément transformée par l'ouverture aux pays occidentaux après deux siècles de fermeture. L'occidentalisation rapide du pays bouleverse la perception de l'identité japonaise, tant dans les pratiques sociales qu'artistiques, et modifie la perception même du sujet qui essaie de se penser désormais en " individu " (le mot même de " kojin " 「個人」, est formé sur le modèle occidental). La frontière identitaire et culturelle, très forte, qui se confondait auparavant avec la frontière géographique maritime, est dès lors remise en question. " Étant né dans le Japon moderne, je ne peux m'empêcher de ressentir un nombre incalculable de divisions à l'intérieur de moi, tant artistiquement que personnellement. " Par ces mots, Akutagawa Ryûnosuke (1892-1927) fait état des conséquences qu'a eues l'occidentalisation du Japon à partir de 1868 sur la constitution d'une identité, d'un " moi " qui ne parvient pas à se concevoir comme unifié. La modernité du Japon qui est mise en cause ici, et qui provoque le morcellement, c'est l'affrontement entre deux espaces culturels, l'Occident et le Japon, tout à la fois distincts et confondus, entre lesquels la frontière ne peut ni s'ériger en rempart protecteur, ni en lieu de franchissement et d'échange. Elle peine à se dire, et pourtant la fusion déjà accomplie et toujours impossible de ces différents espaces exige son existence. À travers la destruction du roman, c'est la nature du sujet même qu'Akutagawa se propose d'explorer. L'écriture se donnant pour objet le " moi ", non en tant qu'entité définie, mais en cours de définition, serait un espace de l'entre-deux et se placerait hors des codes de l'écriture traditionnelle du sujet. Le refus de cette écriture autobiographique se traduirait par le refus de choisir entre une écriture factuelle et des procédés fictionnels, et par le refus de la continuité de la narration elle-même. En conséquence, la fictionalisation, qui provoque une dissociation des différentes voix dans les textes, construit un " je " pluriel, non uniforme, lequel ne cesse de se projeter dans d'autres figures que lui-même - dissociation qui est intimement liée à une pratique ironique, qui parachève la fragmentation du sujet par la multiplication de discours dissonants. Formellement, cet éclatement du sujet qui empêche toute centralisation, toute cohérence, et donc toute narration à proprement parler, s'exprime par la division des textes en petits paragraphes de longueur variable numérotés, titrés, mais qui s'inscrivent dans une logique d'ambigüité générique. C'est plus largement là qu'intervient le fragment, qui " s' [écrit] en marge de la littérature ou tangentiellement par rapport à elle, comme une alternative plausible et stimulante à la désaffection des genres traditionnels " , et qui fait imploser les limites du texte en les démultipliant. La cohérence introuvable trouve son expression dans les blancs du texte, dans ce qui n'est plus dicible, dans ce qui est déjà perdu et ne peut plus être rassemblé. Il va s'agir ici de voir comment Akutagawa, grâce à l'utilisation de l'écriture fragmentaire dans Haguruma (Engrenage) et Aru ahô no isshô (La Vie d'un idiot) (1927), parvient malgré tout à produire une écriture du sujet qui, ne parvenant pas à dégager la cohérence nécessaire à tout projet autobiographique, exprime au contraire de manière achevée ses divisons et son éclatement. Ce que le texte rend par le fragment ici, c'est précisément ce qui ne peut se dire : l'incohérence et les divisions du sujet qui dès lors n'appartient plus ni à la société, ni au monde, ni à lui-même - Akutagawa se représente atteint de folie dans Engrenage et est désigné par la troisième personne du singulier dans La Vie d'un idiot. Se dit en creux de cette appartenance au monde, perdue sans retour, le désir de mort. Ce désir finira par s'accomplir dans le geste de suicide par absorption médicamenteuse qui conclut La Vie d'un idiot, et la vie d'Akutagawa quelques mois après.
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Conference papers
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Contributor : Marie-Noelle Beauvieux <>
Submitted on : Thursday, October 10, 2013 - 2:05:23 PM
Last modification on : Tuesday, November 19, 2019 - 12:52:47 PM

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  • HAL Id : hal-00871769, version 1

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Marie-Noelle Beauvieux. L'écriture du sujet chez Akutagawa Ryūnosuke - entre dissolution et fragmentation. Langages (de) frontaliers : La traduction esthétique de situations-limites dans la littérature occidentale XIXe-XXe siècles, Jan 2012, Lyon, France. p.139-149. ⟨hal-00871769⟩

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